Architecture et patrimoine : les risques d’une régression annoncée

Deux tribunes de Yves Dauge, Ancien Sénateur et Maire de Chinon, Ancien Délégué interministériel à la Ville

La tentation est toujours grande pour construire plus de logements, de céder aux pressions des promoteurs, des entreprises parfois aussi de certains élus : on veut toujours moins de normes, bien sûr, plus de terrains agricoles constructibles et l’on aimerait se passer des architectes, supprimer les concours… recourir de plus en plus aux fameux partenariats public-privés.

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Immeuble mixte – Grenoble – Herault Arnod Architectes (© photo architecte / Source Archicontemporaine.org)

Les politiques qui ont cédé à ces pressions, à ces facilités, ont conduit aux désastres urbains que l’on connaît, à la médiocrité des grands ensembles et de l’habitat à la prolifération des lotissements pavillonnaires en périphérie des villes en consommant les espaces naturels et en détruisant les paysages.

L’État a trop souvent été complice de ces dérives par manque de vision et de courage. Les orientations qui semblent se dessiner actuellement ne feraient que poursuivre et aggraver ces échecs.

La vision qu’il faut avoir aujourd’hui c’est de construire de vrais quartiers d’habitat qui apporteront aux habitants ce qui fait la qualité de vivre en ville avec des logements spacieux, confortables, économes en énergie, accompagnés des services de proximité essentiels et proches des transports publics.

À cet égard, la démarche conduite par la Direction de l’Urbanisme et de l’Habitat en faveur des éco quartiers va dans le bon sens et c’est la même vision qu’il convient d’appliquer aussi à nos quartiers de banlieues, aux grands ensembles trop coupés de la vie économique et culturelle, et dont les logements demeurent inadaptés. La vision c’est aussi de travailler à la reconquête des centaines des centres historiques de villes petites et moyennes en grande difficulté. Dans ces centres, la priorité reste le logement qu’il faut rendre habitable par un effort exceptionnel de rénovation urbaine et de réhabilitation.
Mais rien de tout cela ne peut se faire sans un investissement fort et continu sur la maîtrise d’ouvrage urbaine et la maîtrise d’oeuvre architecturale. C’est l’investissement qui permet de faire travailler les urbanistes, les architectes, les paysagistes … mais c’est l’investissement que l’on néglige.

Certaines de nos grandes villes l’ont compris et conduisent avec succès des opérations remarquables où la qualité de l’architecture et de l’urbanisme s’est imposée. C’est le cas à Paris, en Seine –Saint- Denis, à Bordeaux, à Nantes, à Lille, à Strasbourg…
Ces villes ouvrent la voie à une belle politique nationale que l’Etat devrait mettre en avant pour faire école. C’est donc un grand projet de relance de la création urbaine et architecturale que l’Etat devrait lancer d’urgence au lieu de prendre le risque d’affaiblir encore la qualité de l’urbanisme et de l’habitat.

Ce plan devrait être conçu et mis en oeuvre avec les Régions en y associant les architectes, les urbanistes et les paysagistes. J’ajoute que l’USH (l’Union Sociale pour l’Habitat) qui a su hier, être à l’avant garde d’une politique de création architecturale du logement devrait être au coeur de ce plan national.

Malheureusement, certaines dispositions tout à fait scandaleuses du projet de loi ELAN, qui entre en discussion dans les prochains jours, vont à l’encontre de cette ambition. On permet la suppression des missions de l’architecte prévues dans la loi sur la maîtrise d’oeuvre de 1977, on réduit le rôle des Architectes du Bâtiment de France. Ce sera, si les parlementaires ne réagissent pas, pour la première fois, une régression qui marquera ce quinquennat.

Yves Dauge
Ancien Sénateur et Maire de Chinon
Ancien Directeur de l’urbanisme et des paysages
Ancien Délégué interministériel à la Ville

Nous publions également cette autre tribune d’Yves Dauge, en lien avec la précédente :


Pour une véritable politique d’intégration : Un appel au secours

L’hébergement, le logement, c’est la porte d’entrée évidente pour l’accueil et l’intégration de tous ceux qui sont dans la rue : les milliers d’immigrés et de compatriotes seuls, en couple ou en famille. Ce n’est pas nouveau, c’était la même demande urgente de l’Abbé Pierre il y a 60 ans pour lutter contre la pauvreté, l’exclusion qui conduit à la rue et qui reste aujourd’hui d’une si grande actualité et nous révolte.

Depuis tant d’années d’engagements, d’annonces, comment se fait-il que la France soit ici toujours en état d’échec grave ? Certes, la demande d’hébergement d’urgence augmente mais on ne peut prétendre résoudre un tel problème au coup par coup avec l’ouverture de gymnases. Il nous faut un véritable projet national qui dépasse les modes habituels de pensée et d’intervention.

Ce grand projet doit être hors normes. Hors normes dans les méthodes de conception et de mise en oeuvre.

A l’image de ce qu’a réussi la Ville de Paris au Bois de Boulogne, de ce que font les habitants à la Porte de la Chapelle, il faut sortir du champs habituel des procédures et des institutions pour répondre aux situations vécues avec la souplesse, la rapidité et l’attention indispensable. Les terrains qu’il faut mobiliser seront souvent inconstructibles, situés dans des lieux déjà urbanisés, proches de la ville, inattendus. Il peut s’agir de lieux qu’on n’imaginait pas, à priori, mais qui rompent avec l’exclusion par leur seule localisation et autour desquels la citoyenneté pourra se mobiliser. Sur ces lieux ce sont de petites réalisations qui peuvent être temporaires en attendant d’autres vies meilleures.

Ces constructions feront appel à des procédés industriels simples permettant des montages rapides, inventifs et créatifs. Le recours aux matériaux et aux modèles constructifs innovants qu’on utilise sur les chantiers est possible. Dans tous les cas, on devra prévoir à proximité la présence d’activités, de services collectifs, d’espaces pour la formation pour les jeunes, si possible un peu de terrain pour des jardins familiaux.
Le grand projet est là, dans la multiplication de ces opérations modestes et dans cette démarche qui fait appel à l’intelligence de tous.

C’est un projet politique ambitieux qui doit donner envie aux collectivités locales, aux associations, aux architectes, aux paysagistes, aux entreprises de s’y engager.

C’est plus qu’un appel à projet, c’est un appel au secours.

Yves Dauge
Ancien Directeur de l’urbanisme et des paysages
Ancien Délégué interministériel à la ville
Président de l’Association des Centres culturels de rencontre

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